Texte Catalogue anne Kerner. exposition Art Collector

Anne Kerner Critique d’art. « Tout peux basculer dans l’instant »

 

Extrait :

« … Ainsi toute l’œuvre de Christine Barbe reste totalement unie dans ses contradictions. Unie par ses contradictions. Parce qu’au faite de la modernité, dans le tourbillon du XXIème siècle elle conjugue tradition et subversion pour capter les « états multiples de l’être » selon René Guénon… »

Tout peut basculer dans l’instant

« On dit qu’un homme est né à l’instant où ce qui n’était au fond du corps maternel qu’un visible virtuel se fait à la fois visible pour nous et pour soi. La vision du peintre est une naissance continuée ». N’est ce pas cette «philosophie figurée » de l’art selon Merleau-Ponty qui emporte, supporte, l’œuvre de Christine Barbe ? Car de Grenoble à Paris en passant par Asilah, Los Angeles et New York, cette artiste nomade n’en peut plus de vivre les cultures des paradoxes pour interroger dans sa pratique contemporaine, les apparences du monde. A Grenoble où elle excelle dans la gravure, elle meurtrit pourtant le dessin. A Asilah foudroyée par le soleil comme les plus grands, Delacroix ou Matisse, elle hurle avec ses couleurs. Aux Etats-Unis, la plasticienne se confronte encore aux fureurs d’une nouvelle vie. La déconstruction suit tout naturellement l’urbanité. A chaque destination, Christine Barbe s’adapte. A une nouvelle réalité. Une nouvelle société. Une nouvelle identité. Son travail peu à peu trouve son destin, sa force et son questionnement. Et elle commence à manipuler ses œuvres comme elle fabriquait, enfant, ses poupées dont elle inventait l’univers. Dans l’immense atelier de New York naît désormais et pour toujours l’interrogation existentielle d’aujourd’hui. Qui suis-je. Qui est l’autre ? Comment manipuler la mémoire ?  Qu’elles sont nos « Vies rêvées, vies réelles » ? Paul Klee disait : « le peintre doit être transpercé par l’univers et non vouloir le transpercer… j’attends d’être intérieurement submergée, ensevelie. Je peins peut-être pour surgir ». Telle est la quête de Christine Barbe.

« Détruire » dit-elle, rappelle toujours avec lancinance Marguerite Duras. Faire et défaire. Christine Barbe ou son œuvre, c’est la même chose. La même lutte, la même épreuve. Celle de l’identité et de l’altérité  de la société contemporaine. Elle ne sait que cela, que cette phénoménologie plastique née de la modernité. Et crée pour le désencombrement des images que l’on porte en soi et malgré tout. La multiplicité des médias lui permet de jouer et jongler avec le spectateur. Aussi bien avec le monotype, le dessin, la peinture, la photographie ou la vidéo. Pièges de l’œil et de l’esprit.

Tout commence toujours par la délectation et la jouissance, la porte ouverte au bonheur. Puis l’artiste commence la destruction. La violence monte alors puis s’acharne sur les supports, sur les médiums. Son aquarelle prend des coups de crayon, des griffures de plumes, avale encore des rasades de solvants en tous genre, quand l’artiste ne la laisse aller à ses propres dérives, ses propres crevasses. Puis elle traque à nouveau les auréoles, rattrape une bavure, entremêle le dessus et le dessous pour mieux se jeter dans l’inconnu. Apocalypse. Des batailles et des naufrages, des remous, de la désobéissance et de la sauvagerie, soulève évidemment ses grandes toiles où elle pratique le même refus. A la Jackson Pollock, ça bascule et se bouscule, ça gicle et éclabousse,  dans ses acryliques comme dans ses dessins qu’elle affronte directement et où l’improvisation et l’alchimie alimentée par la résine, la poudre graphite et le métal. Pire encore l’artiste poursuit sa destruction par un lavage au jet qui se termine enfin dans l’extrême douceur d’un ponçage.

Ces « Allers-retours », en permanence,  se retrouvent bien entendu dans ses photographies. Ici, nulle image « cristalline » imaginée par Gilles Deleuze. Ni visages fantastiques d’une Nancy Burson. Là, Christine Barbe malmène encore la technique où elle multiplie les snapshots qu’elle superpose, enchevêtre, monte et colle numériquement pour livrer un puzzle photographique lisse et parfait. L’expressionnisme du geste se cache derrière l’entremêlement savant des images. Ses vidéos apparaissent tout aussi logiquement comme des épreuves de vérité. Ici, une voix monochrome accompagne un visage qui ne cesse d’apparaître et de disparaître entre la naissance et la mort. Ailleurs une musique affolante et affolée, discordante, accompagne le film « How are you feeling today ». Christine Barbe appréhende ainsi les choses et le monde. Comme pour mieux toucher, comprendre, « la condition humaine ».

Ainsi, des corps « En eaux troubles », des « Paysages mutations », des « Déplacés » qui livrent des images de rêves éveillés. Il y va du bonheur, de la beauté évidente, de la séduction  dans ses représentations du monde. Mais plus le regard fouille l’œuvre quelle qu’elle soit, plus le malaise, la fêlure, la dérision surprennent le spectateur. Une ligne brisée par les blessures de la ville naît au cœur d’un paysage féerique. Des fumées d’usines apparaissent, subtiles, dans un ciel binaire presque trop merveilleux… Quand ce ne sont de fascinants animaux, singes ou lions, qui surgissent brutalement dans l’inquiétude d’une route déserte. Dans la contrariété, tout fait cependant incroyablement corps. Mais tout fait encore plus corps dans sa série « En eaux troubles »,  thème terriblement séduisant qui pourtant dit le spasme et la défaite des chairs. Chairs qui s’écrasent dans un tourbillon de mosaiques infinies, de jeux dimensionnels, d’illusions de textures. Et toutes ces figures de rester anonymes,  car l’anonyme loge ailleurs. « Il est l’anonymat des violences personnelles qui modèle le corps quel qu’il soit, habillé ou nu, homme ou femme », écrit Marc Le Bot à propos de Francis Bacon. Nul doute, les figures de Christine Barbe elles aussi se lisent comme des concrétions éphémères des violences qui traversent tous les espaces et tous les corps.

Mais ces mêmes violences, ces coupures et ces répétitions ne rappellent t’elles pas aussi l’obsession des reflets qui hante la peinture ?  En effet, Christine Barbe réitère la « métaphore du miroir » dont l’enjeu demeure toujours l’ambigu, le contradictoire, les redoublements du visible même, et qui pourrait se dire de toute l’oeuvre de l’artiste dont les axes renversent la réalité. N’y a-t-il pas encore ce même inversement dans l’ombre et la lumière ? L’éclat des blancs ou des couleurs intenses n’illumine t-il pas les sombres grandioses ? Comme parfois à la lumière des lampes, l’image de la nuit ?

Ainsi toute l’œuvre de Christine Barbe reste totalement unie dans ses contradictions. Unie par ses contradictions. Parce qu’au faite de la modernité, dans le tourbillon du XXIème siècle elle conjugue tradition et subversion pour capter les « états multiples de l’être » selon René Guénon ou les « sentiments à l’état naissant » d’après Nathalie Sarraute dans Le Portrait d’un inconnu ». Pour peut-être enfin trouver son déferlement d’anges. Dans le basculement de l’instant.

Anne Kerner commissaire de l’exposition