catalogue. Texte critique Anne Kerner

Catalogue « Ligne de Flottaison » .

Christine Barbe, l’insoumise.

« Toute son œuvre n’est qu’un exercice ». Christine Barbe le sait et ne sait que cela. Elle cherche, depuis son enfance de Grenoble à Paris, lors de ses séjours à New York ou Asilah, et au cours de ses nombreux voyages. Elle a quitté la ville et questionne aujourd’hui les murs blancs de son nouvel atelier enfoui dans la nature. Oser éprouver. Oser l’émotion et se laisser envahir. Frôler le danger et braver le risque. C’est ainsi que Christine Barbe prend possession de son art et creuse le sens de sa vie comme des nôtres, incise l’âme et ébranle le corps. Chaque œuvre demeure une épreuve, presque une discipline de l’épreuve. Pour ses vidéos, ses photographies, ses peintures ou ses dessins, elle trouve le lieu, l’espace, le temps, air, terre ou eau, dans lesquels elle plonge vers l’origine de l’être. Exaltée, abattue, tourmentée ? Oscillation. Perpétuel et infernal balancement entre la résignée et l’insoumise. Accepter ? Désobéir ? Christine Barbe, sous une apparente séduction, se révolte, scrute les douleurs et les souffrances. Transfigurée par un besoin essentiel de liberté, elle illustre moins l’enfermement physique – d’origine politique ou sociétale – que l’enfermement individuel et identitaire. « Rêve de rébellion », titre-t-elle une série de photographies. L’ombre de Michel Foucault plane autour de l’artiste comme sur plusieurs générations hantées désormais par ces mêmes fondamentaux, l’exil, l’exclusion, l’emprisonnement. Christine Barbe dresse avec autant de force que de subversion, avec autant d’émotions que de blessures, l’état chaotique de l’univers psychique de notre temps.

De cette œuvre de véracité, le langage même est mis en cause. Pour s’en saisir et le maîtriser, l’artiste prend possession de tout matériau qui s’offre à elle, autant qu’elle se laisse posséder. C’est un échange violent entre le corps et l’esprit, une expérience artistique radicale et fondamentale qu’elle explore dans toutes ses possibilités. Il faut la voir laisser aller le matériau pour mieux le contredire, le contrecarrer ; laver à grandes eaux les papiers et les toiles, lancer des mers de solvants… Christine Barbe, trop heureuse d’un dénouement qui s’annonce, se précipite encore plus vite pour l’anéantir. Elle commence et recommence sans cesse la même pratique. Construire. Détruire. Reconstruire… Encore et encore. Ce processus « d’aller-retour », binôme inaltérable au coeur de son œuvre, se réalise autour du corps même de l’artiste. S’obligeant à être le sujet de véritables performances, dans « L’attrait » elle flotte pour mieux se noyer dans une eau ophélienne, dans « I can’t do it without you » elle bande ses yeux et son visage scande l’espace pour se perdre dans un univers carcéral ; dans « I don’t know » elle secoue la tête jusqu’à l’épuisement. Partout le corps, son corps, est dénié, s’enfonçant dans l’obscurité, marqué dans sa chair. Des attaques liquides, des lacérations sans fin inscrivent les déchirures et les plaies sur tous les supports, comme le brasier enflamme l’âme de l’artiste. « Pour moi, disait le jeune Goethe, il ne saurait être question de bien finir ». Le combat de Christine Barbe, marqué au sceau d’une innommable beauté, traduit les séismes de l’être d’aujourd’hui. Insoumission.

Anne Kerner

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