texte François Michaud, Conservateur au Musée d ‘Art Moderne de la ville de Paris

texte François Michaud, Conservateur au Musée d ‘Art Moderne de la ville de Paris

Christine Barbe, rêves de rébellion

Je me rappelle notre première rencontre. Anne Kerner m’avait proposé que l’on se retrouve dans l’exposition de Christine Barbe, il y a six ans je crois. Puis d’autres expositions ont suivi, d’autres rencontres à des moments parfois imprévus, comme si un lien magnétique nous avait retenus alors. De ces souvenirs remontent des images fugaces, évanescentes, desquelles émanait une grande force – force d’affirmation et, pourrais-je dire, d’opposition. Il y avait en tout cela comme une étrange conduite intérieure, un chemin que l’artiste a parcouru depuis longtemps mais dont ne se révèle, pas à pas, que les traces qu’il lui paraît devoir laisser – transitoirement toujours. Une exposition est une rencontre et, pour tout artiste, la projection que l’on propose de soi à travers ses œuvres. Celle-ci n’est perceptible et ne peut être reçue que dans les conditions d’écoute que le travail exige. Si l’on n’entend pas, si l’on ne voit pas, qu’importe. Mais les traces demeurent. Je crois que Christine Barbe sait cela et en a intégré depuis longtemps les conséquences. Elle travaille la disparition autant que l’apparition.

Je l’ai connue d’abord comme photographe, puis à travers ses vidéos ; mais toutes ces œuvres, qu’elles soient photographiques, numériques et en mouvement, peuvent presque pour elle s’appeler des peintures. Est venue ensuite la révélation des tableaux proprement dits (que j’ai connus à nouveau par des photographies…) nous rappelant que, dans son parcours, le médium le plus traditionnel – comme on le croit du moins – avait conservé sa place. Ils se disent peintres, ils se disent photographes… tel était le titre d’une exposition célèbre de l’ARC, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, qui interrogeait au début des années quatre-vingts les pratiques, nouvelles alors, de certains moyens de reproduction photographiques employés par des artistes qui ne se disaient pas tous photographes. Elle est l’une d’entre eux. Elle était trop jeune pour faire partie de l’exposition, mais à travers son travail c’est cette réflexion-là qui se poursuit, une quête de l’image qui emploie tous les supports et ne recule devant aucun. Je ne parlerai pas d’une œuvre en particulier, je parle de ses œuvres, telles que je les perçois dans un continuum qui se poursuit d’exposition en exposition – mot de la photographie. On ne rapproche jamais les deux sens de ce mot, alors qu’en français, on ne dit pas exhibition pour dire qu’un artiste montre son travail, on dit qu’il s’expose – comme on dit de la surface sensible de la photographie argentique qu’elle est exposée à la lumière. En français « exhibition » a un sens tout autre, impudique : l’homme ou la femme qui s’exhibe est quelqu’un qui se dénude. Or, il me semble que dans tout le travail de Christine Barbe, ce dénuement volontaire, cette exposition à la lumière et au regard du spectateur, du viewer, est profondément ancré. Il en va d’un certain excès, qu’elle assume – lorsque c’est son visage qui se montre, cheveux écartés, tendus comme les cheveux-serpents de la Méduse des Anciens. Cheveux-serpents étirés comme des éclairs électriques. Lumière encore. Être lumière. 

Être lumière ou ombre, se retrouver près du fond, flottant entre deux eaux. Ce n’est plus Méduse mais Ophelia, et pourtant l’être qui flotte ainsi n’est pas moins exposé au regard. Ce corps qu’on peut croire sans vie ne retient de notre attention qu’un inquiétant sentiment d’étrangeté. Les images de Christine Barbe nous semblent familières et nous dérangent à la hauteur de leur évidence. L’être qui se montre, en photo, vidéo et peinture est à la fois un corps animé et plus qu’un corps – ou moins qu’un corps. Il est dans l’au-delà. Pourtant elle le retient avec force. Nous n’aimons voir ni les cadavres ni les fantômes ; aussi les siens ne sont-ils que des illusions dues aux procédés de l’art. Je pense à l’instant à cet art de plus en plus lointain qu’est celui du vitrail. N’y a-t-il pas quelque chose de cette antique présence, évidente aux yeux des bourgeois qui se massent dans les cathédrales gothiques, des paysans qui affluent vers la ville durant les jours de foire – et qui viennent voir, ébahis, la réalité de ce que leur ont compté les prêtres, les mères et les grand-mères depuis le temps de leur enfance ? Les pères aussi parfois.

Et ils voient. Croient-ils ? Croient-ils aux saints, aux évêques, aux rois et à la Vierge qui peuplent les baies de leurs églises ? Christine Barbe, se présente ainsi à son tour, dans un cadre qui peut être celui de l’écran digital comme de la photographie retouchée sous sa vitre, peinte avec les moyens que nous avons, nous autres modernes. Elle ne se dit pas peintre, elle ne se dit pas photographe, mais elle dit ses rêves de rébellion – rêve peut-être d’un retournement de situation : que la présence absente devienne une vraie présence, en faisant voler en éclat la surface. Si elle emprunte ce détour de l’expression frontale, verticale, souvent hiératique, propre aux figures des vitraux qu’elle a vus comme nous tous, ce n’est certainement pas pour se montrer telle une sainte. Le renversement de valeurs esthétiques s’éclaire soudain : oui, elle est bien là, elle-même, non comme un fantôme mais comme la trace photographique ou picturale de son être ; or, c’est la même chose, car cela nous montre une picture, une image. Et cet être, il peut hurler bien qu’il soit calme, paisible dans son cadre d’œuvre d’art ; il peut nous regarder bien qu’il ne puisse nous voir ; il peut nous parler bien qu’il soit silencieux. Il peut dire son désir, et son rêve de révolte. L’art est violence, car il est destruction d’une matière, remplacement du vide par de l’autre. Et l’artiste devient autre.

L’artiste devient paysage, les visages se sont effacés, le corps disparaît. Cela se dissout, mais pour découvrir une tout autre matière, des lieux sans horizon mais qui ne sont pas bouchés, des lieux que l’on pourrait dire accueillants et habités – bien qu’il n’y ait personne… La présence de l’auteur baigne ses arbres, ses clairières, ses rivières que désormais elle contemple d’un peu haut, comme depuis le sommet d’une colline. Un nouvel espace s’est créé – un espace mental et pourtant très réel. Il est venu de la contemplation du travail des forestiers : déplacement d’énormes masses de terre prise dans les racines ; arbres déracinés, terrassements, dont le résultat est le calme de ces toiles, mais aussi la présence de la taupe, nouvelle compagne, comme un être similaire à l’artiste qui est là, invisible, sous le paysage – et qui creuse, et qui transforme. La photographie n’est pas oubliée, elle est partie prenante de ces nouveaux tableaux que Christine Barbe nomme Là-bas/Down there. Là-bas, il y a quelqu’un, mais qui cette fois nous regarde mieux encore que par le passé. L’artiste a su se dégager d’elle-même, de son corps et de son image, et se mettre à faire véritablement, à construire, à produire un espace propre et une matière détachée de soi, un paysage hors-sol et pourtant habitable. Où l’on se plaît à demeurer.

 

François Michaud, 5 juillet 2018, l’après-midi

Conservateur au Musée d ‘Art Moderne de la ville de Paris